Boulangisme
1 PRÉSENTATION
Mouvement constituant l’une des principales facettes du courant nationaliste qui a traversé l’opinion publique française durant les années 1880-1914.
Accentuant la crise politique qui a déstabilisé la IIIe République des années 1880, le boulangisme a tenté de porter à la tête de l’État le général Georges Boulanger, entre 1887 et 1889.
Boulanger, Georges (1837-1891), général et homme politique français. Il a donné son nom au boulangisme, mouvement d’opposition à la IIIe République et à ses institutions.
Né à Rennes, diplômé de Saint-Cyr, Georges Boulanger sert en Italie, puis pendant la guerre franco-allemande de 1870.
Il commande également les forces françaises en Tunisie et y gagne une réputation qui s’étoffe en Cochinchine.
Mais c’est à partir de 1886, date à laquelle il devient ministre de la Guerre dans le cabinet Freycinet, que sa popularité croît jusqu’à en faire l’un des personnages politiques centraux de la fin des années 1880.
2 UN GÉNÉRAL POPULAIRE
Connu par les spécialistes de l’armée comme étant à l’origine de la diffusion du fusil Lebel, Boulanger est surtout l’homme qui a décidé de réformer le mode d’intégration au service militaire.
Avec la suppression du tirage au sort et quelques phrases bien senties (le célèbre « Les curés sac au dos ! »), il gagne en notoriété auprès des couches populaires qui, ne pouvant jusqu’alors acheter leur exemption, voyaient les plus riches dispensés de servir la patrie.
Revanchard, Boulanger incarne aussi un idéal patriotique et militariste qui n’est pas sans inquiéter les républicains.
L’affaire Schnæbelé, grave incident diplomatique franco-allemand, lui donne en effet l’occasion d’exposer un vigoureux nationalisme germanophobe, auquel ne sont indifférents ni les bonapartistes ni les monarchistes ni certains ex-communards ni, enfin, la mouvance nationaliste et belliciste qui s’affirme depuis le début des années 1880 autour de personnages comme Paul Déroulède ou Édouard Drumont, chantres d’une patrie forte et belliqueuse, soucieuse de laver l’affront allemand de 1870 « dans le fer et le sang » (selon un mot de l’époque).
Exclu du gouvernement en 1887, Boulanger est muté à Clermont-Ferrand : la République veut l’éloigner, espérant que cet isolement le rendra inoffensif.
Mais cette mutation à la tête du 13e corps d’armée est ressentie comme un affront par ses partisans ; ils organisent une vaste manifestation lors de son voyage et, en gare de Lyon, tentent d’empêcher son départ vers la garnison.
Le boulangisme fait alors des émules, qui se multiplient lorsque, mis à la retraite d’office en mars 1888, Boulanger décide de se lancer dans la carrière politique.
3 L’ASCENSION POLITIQUE
La force du général croît vite : elle se fait avec un succès rapide, sur des thèmes simples et percutants bien que flous (« dissolution, révision, constituante ») qui lui permettent, grâce à la dimension sociale de ses discours et à sa fidélité au régime républicain, de gagner une petite fraction de l’électorat populaire de gauche.
Soutenu par ce courant d’opinion cosmopolite et imprévisible qui met réellement en danger le régime républicain, le « brav’ général » se présente alors à toutes les élections possibles : il devient député de quatre départements ; puis, étape à forte charge symbolique, il convoite un siège de député à Paris, dans la Seine, qu’il obtient en janvier 1889.
Poussé par ses partisans à marcher sur l’Élysée pour, peut-être, tenter d’y prendre le pouvoir, Boulanger recule au dernier moment, ce qui laisse au ministère de l’Intérieur le temps de monter un dossier d’accusation pour complot contre l’État.
Mis en accusation publiquement et menacé d’arrestation, Boulanger fuit en Belgique tandis que le Sénat le condamne par contumace à la détention perpétuelle (avril 1889).
Le 30 septembre 1891, l’exilé finit par se suicider sur la tombe de sa maîtresse, morte depuis peu, au cimetière d’Ixelles, près de Bruxelles.
2 LE PRÉALABLE À LA FLAMBÉE BOULANGISTE : UNE FORTE TENSION POLITIQUE
La crise économique qui touche le pays durant les années 1880 mécontente à la fois les mondes de la finance et de l’industrie, et les ouvriers.
La tension qui en découle se complique d’un certain désordre politique :
- monarchistes et catholiques s’opposent au nouveau régime
- radicaux et socialistes estiment que le programme social de la République est insuffisant
- enfin, puisant une de ses principales raisons d’être dans la défaite de 1871 contre l’Allemagne, un mouvement nationaliste antirépublicain et revanchard s’affirme.
La République peine donc à trouver son point d’équilibre, d’autant qu’aucune majorité ne sort des urnes. Après les élections de 1885, les républicains modérés doivent gouverner avec l’extrême gauche contre une droite solide.
Conjuguée aux scandales qui ternissent l’image de l’État (comme l’affaire des décorations en 1887), cette situation favorise l’émergence, puis le renforcement, du courant d’opposition qui se cristallise autour du général Georges Boulanger (1837-1889).
3 UN MÉCONTENTEMENT TRÈS HÉTÉROCLITE
Fort d’une réputation acquise sur les champs de bataille d’Italie, de Kabylie, de Cochinchine, le général accède au ministère de la Guerre dans le gouvernement Freycinet (janvier 1886).
La popularité de ce ministre très actif grimpe rapidement. Elle explose avec l’affaire Schnæbelé, un commissaire arrêté par les Allemands pour espionnage (avril 1887).
À cette occasion, le général adopte en effet une position germanophobe et belliqueuse.
Affaire Schnæbelé,
incident diplomatique entre l’Allemagne et la France en 1887.
Le 20 avril 1887, Guillaume Schnæbelé, commissaire de police d’origine alsacienne qui a pris le parti de la France après la guerre de 1870, tombe dans un guet-apens tendu par les Allemands.
Accusé d’espionnage au profit de la France, Schnæbelé est immédiatement arrêté de manière irrégulière par les Allemands.
L’affaire est dénoncée par les milieux nationalistes français, sous l’impulsion de Paul Déroulède, Henri Rochefort et surtout du ministre de la Guerre, Georges Boulanger.
La presse s’empare du scandale alors que le président de la République Jules Grévy cherche à apaiser la crise politique qui en découle.
Le 30 avril 1887, le prince Otto von Bismarck fait libérer Schnæbelé après avoir obtenu, dans son pays, le vote d’une loi militaire.
L’affaire Schnæbelé met en lumière la personnalité du général Boulanger, nationaliste intransigeant.
Au lendemain de la libération du fonctionnaire français, le ministre de la Guerre est devenu « celui qui a fait reculer Bismarck », le « général Revanche ».
Dangereux pour la diplomatie française, il est écarté du gouvernement lors du vote du budget (mai 1887).
L’affaire lance l’aventure boulangiste.
Aux yeux de l’opinion, celui qu’on surnomme le « brav’ général », ou le « général Revanche », incarne l’idéal intransigeant de la revanche contre l’Allemagne.
Encombrant, voire dangereux pour la diplomatie française, Boulanger n’est pas rappelé au gouvernement après la chute de Freycinet (mai 1887).
Sa nomination, en juillet 1887, comme commandant du 13e corps d’armée à Clermont-Ferrand suscite un immense rassemblement patriotique.
À Lyon, la foule veut empêcher son départ pour Clermont-Ferrand, prouvant que son écartement de la vie politique n’a fait qu’accroître son crédit.
Dans la foulée, une coalition hétéroclite, qu’on commence à dire « boulangiste », se réunit.
Elle compte :
- des nationalistes antiparlementaires et revanchards ;
- des monarchistes qui voient dans le général le moyen de déstabiliser la République et de favoriser une restauration ;
- d’ex-communards de gauche désireux de voir laver l’affront militaire de 1871 ;
- des radicaux, enfin, qui apprécient son discours social.
Soucieux de désamorcer la crise, le gouvernement met le général à la retraite d’office, le 31 mars 1888.
4 L’ASCENSION ET L’ÉCHEC
Boulanger choisit alors d’entamer une carrière politique. « Dissolution, révision, constituante » — maxime d’un programme ternaire, flou, mais simple et percutant — trouve un fort écho auprès des mécontents qui soutiennent le général.
Programme du général Boulanger
Entre avril et août 1888, le général Boulanger brigue avec succès plusieurs députations, en Dordogne, dans le Nord, dans la Somme et en Charente, grâce au mode de scrutin en vigueur à l'époque.
Personnage populaire, il a profité de la vague d'antiparlementarisme ambiant afin de fédérer sur son nom un courant réunissant mécontents et protestataires d'origines diverses — se sont ralliés à lui des bonapartistes, mais également des monarchistes.
Son programme politique, marqué par des slogans qui empruntent à la rhétorique populiste, se résume à un violent réquisitoire contre les politiques emportés par l'affairisme.
Le programme du général Boulanger
Les trembleurs hypocrites qui nous oppriment depuis trop longtemps s’évertuent à prétendre que le général Boulanger n’a pas de programme, qu’on ignore ce qu’il veut, ce qu’il pense, ce qu’il peut.
À ceux-là, nous allons répondre : Vous voulez savoir ce qu’est Boulanger ?
Boulanger, c’est le TRAVAIL !
Boulanger, c’est la LIBERTÉ !
Boulanger, c’est l’HONNÊTETÉ !
Boulanger, c’est le DROIT !
Boulanger, c’est le PEUPLE !
Boulanger, c’est la PAIX !
BOULANGER C’EST LE TRAVAIL !
Que voulez-vous, travailleurs ?
Vivre en travaillant !
Que vous manque-t-il ?
Du travail et du pain !
À qui devez-vous le chômage, la ruine et la misère ?
À ceux qui font passer, avant vos intérêts qu’ils devraient défendre, leurs besoins, leurs appétits, leur ambition malsaine et qui voient, d’un œil sec et d’un cœur léger, l’ouvrier pâtir et mourir de faim !
À eux les places, les honneurs, le luxe, le pouvoir !
À vous la misère !
Il est temps que cela finisse !
Place au vengeur !
Place à celui qui vous débarrassera de ce troupeau de parasites, vivant de vos peines, trahissant votre confiance et qui n’a rien fait pour vous, si ce n’est d’envoyer vos enfants mourir au loin, sans profit pour la France qu’il laissait désarmée !
Place à celui qui relèvera le travail national !
Place au général qui, nous donnant la force, nous donnera la sécurité, sans laquelle il n’y a pas d’entreprise possible !
Place au Réformateur qui, protégeant l’industrie, le commerce et l’agriculture, vous donnera la possibilité de nourrir vos enfants, de les élever et d’en faire de bons et solides ouvriers !
Boulanger vous défendra contre la concurrence étrangère.
Boulanger, dont les mains sont pures de tout trafic honteux ne s’inspirera que de vos intérêts.
C’est parce qu’il est honnête par-dessus tout que ceux qui vous vendent depuis si longtemps ont essayé de l’abattre et continuent à le combattre avec rage. Mais vous le soutiendrez, vous tous qui ne connaissez que le pain honnêtement gagné !
Vous le défendrez, ouvriers accablés par ceux qui vous exploitent.
Vous combattrez pour lui, par vos votes, travailleurs de tous les métiers qui voulez vivre de votre travail, et qui êtes fatigués de languir inoccupés !
Serrez-vous en masse autour de Boulanger !
Appuyé sur vous, il chassera les vendeurs du temple, et, désormais, ayant à votre tête un homme qui défendra vos légitimes revendications, vous pourrez, protégés contre les ennemis intérieurs et extérieurs, mettre en pratique la devise chère à tous les ouvriers honnêtes, celle pour laquelle vos pères ont combattu.
Vivre en travaillant !
[…]
BOULANGER C’EST LA PAIX !
Oui, c’est la paix, mais la paix honorable !
C’est celle-là que nous voulons !
C’est celle-là qu’il nous donnera !
C’est en vain que ses déloyaux adversaires ne craignent pas d’écrire que son nom est synonyme de guerre prochaine.
C’est en vain que, poussant l’imprudence jusqu’à ses dernières limites, ces Allemands de l’intérieur affirment que, pour se maintenir, le général sera emporté par un courant irrésistible vers la lutte.
Ils mentent !
Français patriotes, fatigués de courber la tête,
Si vous voulez maintenir la paix,
Soutenez le général Boulanger !
Lui seul vous permettra de ne plus subir les insolentes injonctions du dehors, car, autant on est insolent avec les faibles, avec les timides, avec les humbles, autant on est respectueux envers les forts, envers ceux qui, sans arrogance, ont la conscience de leur bon droit. Et le bon droit est de notre côté !
Vous tous, ouvriers écrasés par les conséquences désastreuses d’une politique néfaste, qui réduit le travail national !
Vous tous, paysans, qui voulez garder le champ de vos pères et ne pas manger d’un pain honteusement conservé !
Vous, bourgeois et patrons, atteints dans vos intérêts par le chaos au fond duquel grouille le parlementarisme discrédité !
Vous aussi, élite intellectuelle de la nation, humiliée par la fortune insolente des médiocrités sans pudeur !
Soutenez le général Boulanger !
La main sur la garde de l’épée de la France, le général saura faire comprendre à ceux qui nous menacent que le temps des craintives soumissions est passé, et que, dans la balance des destinées de l’Europe, cette épée, reforgée par ses soins, peut peser d’un grand poids.
Et alors, confiante dans sa mission de progrès et de civilisation, voyant s’ouvrir devant elle une ère de justice, de calme, d’ordre et de liberté, la France, débarrassée de ceux qui l’asservissent, attendra, impassible et sereine, que le Droit, jadis méconnu et violé, prenne sur la Force une éclatante Revanche !
Tel est le programme du général Boulanger.
À vous, Français, de lui permettre de l’accomplir !
VIVE LA FRANCE !
VIVE LA RÉPUBLIQUE !
Avril 1888
Source : Prochasson (Christophe) et Wieviorka (Olivier), la France du XXe siècle : documents d'histoire, Paris, Éditions du Seuil, 1994
Se présentant avec succès à plusieurs élections partielles, il devient dangereux aux yeux des républicains.
Symboliquement, Boulanger décide alors de briguer un siège de député dans la Seine. « Mon épée inquiétait les républicains, déclare-t-il dans ses allocutions. Ils me l’ont retirée. Et les voilà plus inquiets qu’à l’époque où je la portais encore. »
Le 27 janvier 1889, le général devient député de Paris. Il est dorénavant en position de force.
Mais, alors que ses partisans descendus dans la rue attendent une marche sur l’Élysée, celui qui n’a jamais cessé de dire « Vive la République » à la fin de ses discours de campagne, préfère patienter jusqu’aux élections de l’automne.
Durant ce répit électoral, les républicains se ressaisissent et rétablissent le scrutin d’arrondissement ; de même, ils interdisent les candidatures multiples, qui ont permis à Boulanger de parfaire son triomphe politique, et font courir le bruit de l’arrestation prochaine du général.
Le 1er avril 1889, paniqué, le militaire s’enfuit à Bruxelles. Le 30 août, la Haute Cour le condamne par contumace à la déportation.
Georges Boulanger finit par se suicider, près de Bruxelles, le 30 septembre 1891.
5 LA NATURE ET LE LEGS DU BOULANGISME
Jusqu’à son échec, le boulangisme est très activement soutenu par les franges dures de la droite nationaliste (essentiellement la Ligue des patriotes, créée en 1882 par Paul Déroulède, et l’Intransigeant, journal dirigé par Henri Rochefort).
Mais il fédère un mécontentement composite, voire confus dans son association contre-nature, puisqu’y cohabitent les extrêmes de l’échiquier politique français.
On ne peut donc parler du boulangisme comme d’un courant idéologique en soi.
D’ailleurs, si le boulangisme a représenté une authentique menace pour la République, c’est principalement parce qu’il cristallise le désarroi d’une large partie de l’opinion en une période d’incertitude durant laquelle la République peine à se forger une identité forte.
Quelle identité ? Précisément une identité capable de rassembler des opinions politiques divergentes (celles des électeurs comme celles des hommes politiques) autour d’un modèle commun de régime parlementaire.
C’est probablement la raison pour laquelle les victoires électorales du général, l’impact des campagnes publicitaires représentant son effigie sur des assiettes, des pipes, des foulards, et même les chansons s’emparant de lui comme sujet, ont un retentissement si prompt et profond dans le pays.
En effet, le boulangisme tire sa force de la représentation du général dans l’opinion : il apparaît d’abord comme un recours, un homme solide, capable de réconcilier et de renforcer la France et l’État.
Au-delà du charisme du personnage, il fallait aussi des points d’accroche politiques pour qu’ait lieu son ascension.
Ses partisans se plaignent de la politique coloniale et des problèmes de corruption.
Toutes tendances confondues, ils partagent un antiparlementarisme qui n’est pas forcément antirépublicain.
Mais, avant tout, les boulangistes sont sensibles au caractère social et patriotique des discours du général.
Dès lors, le mouvement s’affilie plus à une tradition d’extrême-gauche patriotique — ce dont témoigne en particulier ses soutiens parmi les ex-communards.
Le boulangisme n’appartient donc pas à l’extrême droite dans laquelle les analyses trop hâtives peuvent le classer. Il transgresse les familles politiques.
Discours simple et rassembleur, il met en avant des thèmes fédérateurs, chers à toutes les tendances politiques : la grandeur de la France, son unité spirituelle et morale, sa tradition sociale depuis le centenaire de la Révolution française.
C’est pourquoi, à terme, le legs du boulangisme pèse de façon ambivalente sur la vie politique française.
D’une part, il constitue une partie du terreau sur lequel vont se développer les ligues d’extrême droite. À ce titre, il est une des sources du nationalisme français.
D’autre part, après le sommet de la crise et par contrecoup, il participe, parmi d’autres éléments, au renforcement de l’identité républicaine : ainsi, en 1889, le prestige et la crédibilité de l’Exposition universelle redore le blason républicain et la fierté patriotique.